Formulaire de recherche

anses

Agence nationale de sécurité sanitaire
de l’alimentation, de l’environnement
et du travail

Regards croisés sur le colloque

Exposition aux mélanges de substances chimiques : Quels défis pour la recherche et l’évaluation des risques ?

L’homme est exposé à de multiples substances chimiques présentes dans son environnement, notamment par l’alimentation, l’eau, l’air, le sol et les biens de consommation. Au cours des dernières décennies, les effets potentiels des mélanges de substances chimiques sur l’homme et son environnement sont devenus pour de nombreux pays dans le monde une préoccupation majeure. C’est pourquoi, les experts scientifiques et les gestionnaires du risque s’emparent de ce défi en soutenant des programmes de recherche et en développant de nouvelles méthodologies d’évaluation des risques. Dans ce contexte, l’Anses, le National Food Institute/DTU et le BfR ont décidé d’organiser un colloque présentant l’état de l’art des travaux de recherche sur les mélanges de substances chimiques. Ce colloque rassemblera chercheurs et scientifiques d’agences européennes et outre-Atlantique afin de promouvoir les échanges de pratiques et de connaissances au niveau international.

 

Vous retrouverez ici les points de vues sur ces 2 jours de colloque de 3 scientifiques de l'Anses : un socio-économiste, une toxicologue et un spécialiste du risque chimique.

Ces propos sont personnels et n'engagent en rien l'Anses.

 

10 décembre 2013

Spécialiste du risque chimique

Retour sur la première journée

Quiconque avait besoin d’actualiser ses connaissances sur l’évaluation des risques sanitaires de mélanges de substances chimiques peut voir en ce colloque une belle occasion, rare apparemment si j’en crois ce que j’ai pu entendre pendant les pauses. Et pour ceux qui n’auront pas eu la chance d’y assister, les actes et les diaporamas seront précieux pour identifier les travaux de recherche, les outils et les documents-guides institutionnels qui ont récemment fait date.

Bientôt, on cessera de parler des mélanges comme d’une problématique nouvelle, soulevant des difficultés méthodologiques trop importantes pour faire l’objet d’évaluation des risques sanitaires. Certes, les incertitudes sont encore nombreuses et beaucoup de questions doivent encore être résolues. Mais il semble clair que les connaissances commencent à devenir suffisantes.

Si les agences de sécurité sanitaire n’ont pas encore pleinement intégré la problématique des mélanges dans leurs méthodes d’évaluation des risques sanitaires, il en va de même pour les demandeurs qui les saisissent. Les dernières difficultés doivent encore être identifiées et surmontées pour permettre cette transition.

 

Socio-économiste

Toxicologie, la fin du substance par substance 

De nombreuses substances chimiques entourent chacun dans son quotidien. Jusqu’à présent la toxicologie se réalisait substance par substance. Les discussions intervenant dans le cadre du présent colloque soulignent l’aspect irréaliste d’une telle démarche et invitent à considérer les principes toxicologiques sous le prisme des mélanges de substances. L’apport par voie alimentaire, notamment des pesticides, fait l’objet de nombreux travaux. Une attention particulière semble être portée sur des conditions expérimentales réalistes dans les études ce qui est bienvenu. A l’évidence, un effort est donc fait pour ne pas créer de rupture entre les laboratoires et le monde réel. Il semble par conséquent opportun d’étendre ces recherches à des familles de substances présentes dans d’autres médias et dont l’Homme est exposé par inhalation ou contact par exemple. L’acquisition de données de biomonitoring semble être une approche complémentaire dans l’identification des mélanges pertinents et réalistes au regard de l’exposition théorique. L’enjeu principal reste désormais de voir comment ces éléments peuvent améliorer la démarche d’évaluation des risques sanitaires et in fine être mobilisés au niveau de la gestion des risques.

 

Toxicologue

Première Journée La fin de la "dose-additivité" ?

Je suis allée à cette 1ère journée de la conférence avec une question : est-ce que l’approche que l’on prend par défaut de « dose-additivité » est toujours acceptable (ou la moins pire) ? Les présentations de Sybille Ermler (Brunel University), Lars Niemann (BfR) et Ulla Hass (DTU) viennent conforter cette position. Les effets observés dans leurs travaux pour un mélange de substances (on a surtout parlé de pesticides) sont bien prédits par un modèle de dose-additivité, que les substances individuellement à la même dose produisent ou ne produisent pas d’effet. Les cas de synergie restent rares. Mais d’autres présentations sont ensuite venues jeter le doute. Des effets supra-additifs sont rapportés par Roger Rahmani (Inra) dans un modèle in vitro. Les travaux d’Anne-Marie Vingaard (DTU) chez le rat montrent un effet de potentialisation sur le taux d’hormones circulantes. Mais comme elle le conclut, il est trop tôt pour dire qu’il s’agit de preuves d’effets néfastes. Et les résultats apportés par les OMICs (expression des gènes, métabolomique) dans son étude et celles de Lars Niemann (BfR) et de Laurence Gamet-Payrastre (Inra) en sont au même stade : les analyses statistiques montrent des différences entre les substances seules ou en mélange, mais on ne sait pas encore traduire l’impact de ces changements sur la santé, sont-ils le signe précoce d’effets néfastes ou de simples réponses adaptatives de l’organisme ? Plus préoccupant, certaines données montrent que les mélanges modifient des paramètres toxico-cinétiques des substances, quel impact sur le développement de modèles PBPK qui visent à extrapoler les résultats de mélanges testés in vitro ? On le voit, il reste encore beaucoup de questions en suspens et beaucoup de travail de recherche à réaliser. La 2nde journée apportera peut-être quelques éléments de réponse.

 

11 décembre 2013

 

Toxicologue

Toxicité des mélanges : approche par substance ou par profil d’exposition ? 

En termes de recherche sur la toxicité des mélanges présentée au cours de ces deux journées, deux approches semblent s’affronter. D’un côté, il y a l’approche qui part des substances et cherche à grouper celles ayant une cible commune/un mécanisme d’action commun (comme le programme  NTP sur les hydrocarbures aromatiques polycycliques présenté par Cynthia Rider du NIEHS) et de l’autre il y a l’approche basée sur l’exposition (en particulier des données de biosurveillance, le concept d’exposome présenté par Christopher Wild du CIRC). Personnellement, je les trouve complémentaires et elles devraient permettre d’identifier des outils, des critères, des méthodes pour évaluer la toxicité des mélanges car il semble évident aujourd’hui qu’une approche unique ne pourra pas être utilisée et que le Hazard Index a montré ses limites. 

 

 

Socio économiste

"La problématique des synergies entre substances reste un enjeu central"

Suite et fin du colloque relatif à l’exposition aux mélanges de substances chimiques. Les différentes présentations et échanges du jour ont laissé entrevoir les difficultés au-delà de la phase toxicologique développée la veille sur cette thématique. On peut ainsi regretter que des « VTR mélanges » n’aient pas été présentées. Par ailleurs la problématique des synergies entre substances reste un enjeu central. En effet, l’évaluation des risques semble s’appuyer pour le moment essentiellement sur une logique cumulative (Hazard Index) même si des pistes présentées par Richard Hertzberg vont dans le sens d’une prise en compte d’interactions. Les résultats les plus aboutis mentionnés durant le colloque reposent sur des travaux réalisés à partir d’une famille de substances (phtalates, retardateurs de flamme) qui ont l’avantage de considérer plusieurs voies d’exposition.

En dernier lieu, le cadre réglementaire est intervenu de manière régulière durant les échanges de la table ronde, tant au niveau associatif que scientifique. En effet, malgré les incertitudes inhérentes à l’évaluation des risques, plusieurs intervenants considéraient les connaissances sur le sujet des mélanges assez avancées pour actualiser la législation.

 
 
 

Spécialiste du risque chimique

"Relever le défi d’intégrer la problématique des mélanges dans nos évaluations courantes des risques sanitaires"

Alors que la première journée du colloque avait pu laisser croire que les travaux sur les mélanges se résumaient aux seuls résidus de pesticides dans les aliments, la deuxième journée, à travers les études de cas, a montré des applications plus diversifiées. Les travaux menés par l’équipe d’Hélène Budzinski de l’Université de Bordeaux sur l’identification de perturbateurs endocriniens dans un cours d’eau pollué par une usine pharmaceutique, et ceux du Danish EPA sur les phtalates ont particulièrement retenu mon attention. Malgré tout, les pesticides semblent quand même être la thématique préférentielle des travaux sur les mélanges, au grand dam de l’association HEAL qui déplore que d’autres types de substances chimiques ne soient pas autant investis.

Comme je l’avais ressenti hier, plusieurs intervenants de la table ronde finale, en tête desquels Marco Vighi qui a longtemps siégé aux comités scientifiques en écotoxicologie de la Commission européenne, pensent que les connaissances sur les mélanges sont aujourd’hui suffisantes pour les intégrer dans les processus réglementaires. L’association HEAL estime qu’on était même déjà prêt en 2009. Je reste donc sur ma conclusion d’hier : il faut réussir à relever le défi d’intégrer la problématique des mélanges dans nos évaluations courantes des risques sanitaires.

 

 
Toxicologue
 
Présentation de Cynthia Rider du NIEHS
 

En tant que toxicologue, j’ai particulièrement apprécié la présentation de Cynthia Rider du NIEHS et plus spécifiquement la description du programme du NTP sur les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) qui prévoit de comparer des essais in vitro avec des études in vivo de 28 jours chez la souris, afin de tester les hypothèses d’additivité, les facteurs d’équivalent toxiques, l’extrapolation des données in vitro aux données in vivo (y compris grâce à l’étude des paramètres toxico-cinétiques des HAP seuls ou en mélange). Elle a également évoqué l’utilisation de la puissance de screening de Tox21 pour tester une centaine de mélanges composés jusqu’à 62 substances dans des essais in vitro sur plusieurs lignées cellulaires et comparer ces résultats avec les prédictions issues de modèles de dose-addition ou de réponse-addition. Les données générées par ces programmes de recherche devraient permettre des avancées majeures dans le domaine de la toxicité des mélanges.