Vaccination des canards contre l’influenza aviaire : les enseignements des six premiers mois

En octobre 2023, la vaccination contre l’influenza aviaire dans les élevages de plus de 250 canards est devenue obligatoire en France, une première en Europe. À partir des données de terrain collectées par la DGAL, des équipes de l’Anses ont développé un modèle pour évaluer le niveau de protection permis par la vaccination à l’échelle de la population de canards. Cette modélisation permet de tester des évolutions de la stratégie vaccinale en vue de son optimisation.

Des scientifiques du laboratoire de Ploufragan-Plouzané-Niort de l’Anses et la Direction générale de l’alimentation (DGAL) ont publié dans la revue Vaccine en novembre 2025 l’analyse des six premiers mois de vaccination des élevages de canards en France, c’est-à-dire sur la période d’octobre 2023 à mars 2024. Pour ce faire, trois approches ont été combinées : l’analyse des données de terrain collectées par la Direction générale de l’alimentation, les résultats des essais expérimentaux sur les vaccins conduits en 2022 et la modélisation du niveau de protection vaccinale contre le virus à l’échelle de la population.

Enjeu : vérifier le niveau de protection obtenu sur le terrain. En effet, « la vaccination n’empêche pas la contamination par le virus mais limite les signes cliniques et diminue l’excrétion du virus par les animaux porteurs, ralentissant sa propagation au sein de l’élevage et entre les élevages. », rappelle Béatrice Grasland, cheffe de l’unité Virologie immunologie parasitologie aviaires et cunicoles à l’Anses.

Un protocole de vaccination dans l’ensemble bien suivi 

Premier enseignement : la vaccination a été bien suivie. Entre le 1er octobre 2023 et le 31 mars 2024, 51 millions de doses ont été administrées, couvrant plus de 95 % des lots de canards. La plupart ont reçu deux doses, une première lorsque les animaux étaient âgés d’environ 10 jours et une seconde environ 20 jours plus tard, conformément au protocole de vaccination alors en vigueur. 

Les données collectées ont permis d’alimenter un modèle évaluant la protection des canards face à l’influenza aviaire. « Le modèle a montré que 40 à 45 % de la population de canards pouvait être considérée comme protégée par un schéma vaccinal complet à un moment donné, c’est-à-dire qu’ils avaient reçu toutes les doses nécessaires pour une efficacité optimale du vaccin et que cette efficacité n’avait pas encore diminué. », explique Morgane Salines, scientifique dans l’unité Épidémiologie, santé et bien-être (Episabe) à l’Anses et première autrice de l’étude. 

Le reste des lots de canards avait une protection partielle, soit car leur protocole vaccinal était en cours, soit car leur immunité déclinait. En effet, il a été estimé expérimentalement que la protection vaccinale déclinait pour les canards de plus de 10 semaines. « Ces pourcentages d’élevages totalement ou partiellement protégés peuvent assurer un certain niveau de protection de la population de canards dans son ensemble. La bonne observance de la vaccination par les filières de production est essentielle pour optimiser cette protection. » complète Morgane Salines. 

Différents scénarios modélisés

Afin de compenser la diminution de la protection observée pour les canards de plus de 10 semaines, une troisième dose a été administrée aux canards destinés à la production de foie gras, élevés plus longtemps (jusqu’à 16 semaines) que ceux de chair, uniquement dans des zones et des périodes particulièrement à risque. « Notre modélisation a permis de confirmer l’utilité de cette troisième dose, indique Mathieu Andraud, scientifique dans l’unité Episabe, qui a construit le modèle. Sans elle, la protection de la population de canards aurait été nettement moindre dans ces zones. » 

Le modèle a aussi permis de tester de manière prospective plusieurs scénarios de vaccination, qui ne sont à ce jour pas mis en place. Par exemple, au vu du coût de la vaccination pour l’État et les filières de production, il a été envisagé de ne pas vacciner les canards tout au long de l’année et d’arrêter pendant les périodes les moins à risque de transmission de l’influenza aviaire. La modélisation de cette stratégie a montré qu’il ne s’agissait pas d’une bonne option sanitaire : « si on ne vaccine pas les animaux en été, les délais de réalisation du protocole vaccinal et de développement de l’immunité font que les canards se retrouveraient non protégés en automne ou en hiver, alors que le risque lié à l’influenza aviaire est très élevé », explique Mathieu Andraud. 

La stratégie de vaccination va continuer d’être optimisée pour mieux protéger les élevages de volailles. Ces évolutions sont accompagnées par les modélisations qui permettent d’en estimer l’impact en amont de leur déploiement en conditions réelles. Ce fut par exemple le cas de la vaccination des canetons dès l’éclosion, mise en place progressivement depuis 2024. Des protocoles vaccinaux visant à améliorer le niveau de protection des canards âgés de plus de 10 semaines sont également en cours d’étude.

Les bons résultats de la vaccination ne doivent pas faire relâcher la lutte et la surveillance

Au cours des hivers 2023-2024 et 2024-2025, les cas d’influenza aviaire dans les élevages ont nettement diminué par rapport aux années précédentes. Cette réduction peut être attribuée à la vaccination mais aussi à la moindre circulation du virus chez les oiseaux sauvages. 

« Actuellement, l’influenza aviaire circule plus activement dans la faune sauvage que lors de l’hiver 2024-2025, souligne Béatrice Grasland. Plus d’une quarantaine d’introductions du virus dans les élevages français à partir de la faune sauvage a été recensée depuis le début de la saison 2025-2026. En plus de la vaccination des canards, Il ne faut donc pas relâcher les mesures de biosécurité, qui empêchent l’introduction du virus dans les élevages, ni la surveillance du virus, pour éviter que le virus ne circule à bas bruit. L’objectif est de s’assurer que le virus ne développe pas de mutations susceptibles de lui permettre, à terme, d’échapper à l’immunité induite par la vaccination. » 

Pour rappel, l’influenza aviaire peut, dans certaines conditions, être transmise à l’être humain. Le réassortiment entre un virus de l’influenza aviaire et un virus de la grippe humaine pourrait aboutir à un virus qui se transmet mieux à l’être humain. C’est notamment pour éviter ce risque de co-infection par les deux types de virus que la Haute Autorité de Santé recommande chaque année aux professionnels en contact avec les oiseaux de se vacciner contre la grippe saisonnière.

Cette actualité porte sur l’analyse des six premiers mois du suivi de la vaccination contre l’influenza aviaire hautement pathogène, dont le bilan est réalisé annuellement par l’Anses. Les données analysées sont issues des bases de données des mouvements des troupeaux de canards déclarés par les éleveurs, des vaccinations renseignées dans la base de données CalypsoVet par les vétérinaires, ainsi que des résultats des tests expérimentaux des vaccins contre le virus de l’influenza aviaire menés par l’Anses et l’École nationale vétérinaire de Toulouse en 2022. 

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