Les compléments alimentaires sont-ils utiles pour notre santé ?

Cheveux secs, ongles cassants, surmenage, nervosité, inconfort digestif, sommeil perturbé, manque de tonus, « kilos » en trop… autant de désagréments qui méritent d’être combattus, voire éliminés. Le vocabulaire les décrivant n’étant toutefois pas médical, ces problèmes pourraient sembler ne pas être du ressort de la médecine. Quant aux solutions proposées, elles ne relèvent pas davantage du vocabulaire pharmaceutique : cure détox, solution minceur, boosteur d’immunité, pack vitalité, complexe relaxation, élixir anti-âge, draineur hépatique… et ne nécessiteraient donc pas d’être achetées en pharmacie. Pourtant, au-delà de ces formules pseudoscientifiques, il est bien question de santé. Alors pourquoi ne pas en parler à son médecin ? Pourquoi ne pas demander systématiquement conseil à son pharmacien ? La réponse réside dans la perception de ces désordres par le consommateur : il estime qu’ils découlent d’un simple « déséquilibre alimentaire ». Un rééquilibrage par des compléments alimentaires devrait donc suffire. Malheureusement, la réalité est plus complexe.

Origine du concept

« Que les aliments soient votre remède ! » Telle est l’exhortation que la tradition attribue à Hippocrate… mais à tort car il semble en effet que le père de la médecine occidentale n’ait jamais prononcé ces mots. Toujours est-il que cette citation a connu bien des variantes, dont l’une d’elles « Que ton alimentation soit ta seule médecine » fonde l’idée d’une prévention des maladies par une alimentation saine. Si l’adoption d’une alimentation saine ne constitue pas une garantie contre les maladies, il peut néanmoins exister un lien entre les aliments et les remèdes. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer les maladies de carence, telles que le scorbut dont le traitement passait par la réintroduction de légumes et fruits frais dans l’alimentation. Dans ce contexte, certains aliments peuvent donc être considérés non seulement pour leurs propriétés préventives mais également pour leurs propriétés curatives.

La notion de « complément alimentaire » apparaît pour la première fois en 1930 dans une publication étudiant les effets d’une supplémentation de l’alimentation de prisonniers kenyans. Si, pendant de nombreuses années, ce complément d’apport alimentaire pouvait se présenter sous toute forme de ration supplémentaire visant à pallier les insuffisances d’apport d’un régime déséquilibré, ces compléments ont pris une allure de plus en plus concentrée jusqu’à adopter la forme des médicaments, empiétant alors sur le champ d’application de ces derniers. Ces nouvelles formes d’apport ont alors nécessité un encadrement réglementaire qui s’est concrétisé en Europe par la directive 2002/46/CE relative aux compléments alimentaires.

Que sont les compléments alimentaires ?

La directive 2002/46/CE définit les compléments alimentaires comme étant « des denrées alimentaires dont le but est de compléter un régime alimentaire normal et qui constituent une source concentrée de nutriments ou d’autres substances ayant un effet nutritionnel ou physiologique seuls ou combinés, commercialisés sous forme de doses, à savoir les formes de présentation telles que les gélules, les pastilles, les comprimés, les pilules et autres formes similaires, ainsi que les sachets de poudre, les ampoules de liquide, les flacons munis de compte-gouttes et les autres formes analogues de préparations liquides ou en poudre destinées à être prises en unités mesurées de faible quantité ». Cette longue définition voulant répondre à une question en soulève au contraire plusieurs. Qu’est-ce qu’un régime alimentaire normal ? Où se situe la frontière entre la physiologie et la pharmacologie ? Qu’entend-on par « une faible quantité » ? Si la dernière question ne trouve pas de réponse objective, il est néanmoins possible d’apporter quelques éléments de réflexion aux deux premières.

La normalité peut être interprétée de différentes façons. Le régime normal peut en effet être compris comme un régime conforme à une norme, comme le régime du plus grand nombre ou comme le régime habituel d’un individu. Il n’existe bien entendu pas de normes en matière de régime alimentaire tant chaque individu a des besoins différents de ceux de son voisin. Quant à la notion de régime habituel, il convient de rappeler que les habitudes ne sont pas forcément bonnes. Plus que la « normalité », il est plutôt question d’équilibre. Or l’équilibre alimentaire consiste pour un individu à couvrir ses besoins nutritionnels. Dans ce contexte, un complément alimentaire n’aura pour seul intérêt que celui d’apporter des nutriments dont les besoins ne seraient pas couverts par le régime alimentaire.

La physiologie est l’étude du fonctionnement naturel d’un organisme sain tandis que la pharmacologie est l’étude des mécanismes d’action des médicaments (pharmakon désignant en grec le médicament mais aussi le poison). Or selon le principe attribué à Paracelse, si « c’est la dose qui fait le poison » on peut aussi dire que « c’est la dose qui fait le médicament ». Ainsi, la vitamine C apportée à hauteur de 120 mg/j couvre les besoins nutritionnels de 97,5 % des adultes. Elle devient un médicament à partir de 180 mg/j. Pour les vitamines et les minéraux, ces doses frontières sont fixées dans l’arrêté du 9 mai 2006 relatif aux nutriments pouvant être employés dans la fabrication des compléments alimentaires. Pour les substances autres que les vitamines et minéraux, il n’existe pas de réglementation mais une notion de « dose pivot », représentée par la plus faible dose autorisée dans un médicament. C’est le cas de la mélatonine qui est présente à 2 mg dans le médicament Circadin®. Par conséquent, un complément alimentaire contenant de la mélatonine doit rester sous la barre des 2 mg pour éviter d’être requalifié en médicament par fonction.

Dans quel cas utiliser des compléments alimentaires ?

Au vu de ce qui précède, la prise d’un complément alimentaire sera justifiée pour couvrir un besoin nutritionnel qui ne pourrait être couvert par les aliments courants. Ceci implique d’identifier, dans un premier temps, quels sont les besoins non couverts. Certes, dans un certain nombre de cas, il est facile de porter un jugement sur son équilibre alimentaire en se référant aux repères établis par l’Anses dans le cadre du PNNS. Ainsi, quelqu’un ne consommant jamais de fruits et légumes ou de poisson, pourra tenter de lui-même de rééquilibrer son alimentation. Dans certaines situations (allergies alimentaires, régimes d’exclusion, maladies métaboliques…), l’équilibre alimentaire nécessitera d’être établi avec l’aide d’un médecin nutritionniste en lien avec des diététiciens. S’il s’avère impossible de rééquilibrer le régime à l’aide des aliments courants, un recours aux compléments alimentaires voire aux denrées alimentaires destinées à des fins médicales spéciales pourra être nécessaire.

Force est de constater que, le plus souvent, la prise de compléments alimentaires ne s’inscrit pas dans cette trajectoire. Le consommateur cède généralement aux promesses publicitaires d’une meilleure santé, de meilleures performances ou tout simplement d’un bien-être retrouvé grâce à des produits dont la composition s’éloigne peu ou prou de celle des aliments courants. La liste des plantes autorisées dans les compléments alimentaires, figurant dans l’arrêté du 24 juin 2014, en constitue une illustration flagrante. On y trouve des plantes alimentaires bien connues (carotte, tomate, pomme de terre…), des plantes médicinales (eucalyptus, tilleul, verveine…) et des plantes qui, bien que connues des consommateurs, ne font partie ni du répertoire alimentaire classique, ni de la pharmacopée (chrysanthème, forsythia, baobab, pâquerette…), sans parler des plantes connues des seuls botanistes et pour lesquelles on peut raisonnablement douter que leur consommation soit indispensable (larmes de Job, cyclanthère à feuilles digitées, arbre à Gutta-Percha, ratanhia du Pérou…).

Comment s’y retrouver ?

Avant de consommer un complément alimentaire, la première question à se poser est « en ai-je vraiment besoin ? » Pour y répondre, il convient d’identifier ce qui motiverait cette prise. Le problème relève-t-il d’un déséquilibre nutritionnel ou plus largement d’une hygiène de vie désordonnée ? A titre d’exemple, une fatigue peut avoir de multiples causes : surmenage, dette de sommeil ou troubles du sommeil, anémie, hypothyroïdie, dépression, mononucléose infectieuse, prise de médicaments sédatifs… mais peut également trouver son origine dans une alimentation déséquilibrée. Aussi importe-t-il, avant de se jeter sur les compléments alimentaires, d’identifier dans quel contexte survient cette fatigue, depuis combien de temps elle dure, comment elle évolue, si d’autres signes sont associés et de porter un jugement sur son équilibre alimentaire. Pour trouver plus rapidement la meilleure solution, il est préférable d’en parler à son médecin ou son pharmacien plutôt que de recourir à l’automédication qui peut constituer une perte de chance pour la prise en charge d’une maladie potentiellement grave.

Par ailleurs, il convient de s’interroger sur la véracité des promesses avancées par les compléments alimentaires. Ceux-ci se prévalent d’allégations de santé qui sont encadrées par le règlement européen n°1925/2006. Seules les allégations validées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) sont autorisées. Il est donc conseillé de consulter le registre des allégations autorisées pour éviter toute désillusion quant aux propriétés escomptées des compléments alimentaires. On y découvrira ainsi que les compléments alimentaires contenant de la créatine peuvent se prévaloir d’améliorer la performance physique à condition de consommer une dose de créatine de 3 g/j mais ils ne pourront se targuer d’augmenter l’attention. On y apprendra également que, contrairement aux idées reçues, les données scientifiques disponibles ne confèrent au miel aucune vertu adoucissante pour la gorge.

Y a-t-il des risques à consommer des compléments alimentaires ?

Comme pour tout aliment, il existe un risque allergique qui peut être sévère. Il existe également d’autres effets indésirables sévères pouvant survenir à tout âge. Ainsi, des hypercalcémies nécessitant l’hospitalisation de nourrissons ont été constatées après que ceux-ci eurent reçu des doses excessives de vitamine D apportée par des compléments alimentaires. Par ailleurs, une hépatite fulminante a conduit au décès d’une femme de 71 ans après avoir consommé un complément alimentaire contenant entre autres de la levure de riz rouge, du Garcinia cambogia, de la rhubarbe, du guggul, du café vert, de l’orthosiphon, du Cassia nomame et de la rhodiole. Ces cas ne sont que quelques exemples des milliers de cas collectés par le dispositif de nutrivigilance de l’Anses (plus de 5000 cas depuis 2009). Certains de ces cas sont publiés individuellement en raison de leur sévérité et de leur forte imputabilité, d’autres font l’objet d’avis plus généraux traitant des risques induits par la présence de certains ingrédients comme la mélatonine ou la levure de riz rouge mais aussi de risques ciblant certains types de consommateurs, tels que les femmes enceintes ou certains sportifs.

La présence de plantes dans les compléments alimentaires donne aussi régulièrement lieu à des avis spécifiques de l’Anses ciblant notamment les plantes à berbérine, les huiles essentielles de melaleuca ou encore les plantes à coumarine. Ces avis pointent en particulier les risques d’interactions avec les traitements médicamenteux des consommateurs.

En conclusion, il apparaît que la consommation de compléments alimentaires n’est pas un acte anodin. Sa banalisation conduit certains consommateurs à s’exposer à des risques sanitaires pour un bénéfice incertain. Loin de proscrire tout recours aux compléments alimentaires, l’Anses plaide en faveur d’un usage raisonné, au regard des besoins réels des consommateurs qui le plus souvent peuvent rééquilibrer leur alimentation en modifiant leurs habitudes alimentaires. Dans ce contexte, toute prise de complément alimentaire devrait être préalablement discutée avec un professionnel de santé.

 

Aymeric Dopter est le chef de l’Unité d’évaluation des risques liés à la nutrition de l’Anses. Pharmacien de formation, il s’est spécialisé en toxicologie puis en nutrition humaine. Après plusieurs années passées à piloter la Nutrivigilance, il a acquis une expertise sur les compléments alimentaires, tant sur leur intérêt que sur leurs limites.